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Le soir |
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C'est un petit bar bien rangé, entre la rue Claire et le square St Pierre. Le midi, on peut s'installer sur la grande banquette du fond, pour contempler la patronne qui range éternellement ses carafes, le nez dans un grand placard de contre-plaqué verni. Les bruits du centre-ville viennent s'user sourdement contre les vitres grises à petits carreaux, et la grosse lampe à tête de canard fait le guet sur l'étagère du milieu. De temps en temps, un employé du train rappelle par sa nonchalante présence la proximité de la gare de triage. Le soir, c'est le patron qui sert. La télé retransmet le match de foot et les jeux de cartes passent de mains en mains. Les jeunes préfèrent aller en ville, la vraie ville bien sûr, où on ne s'ennuie jamais. Mais quand on n'a pas de voiture, on vient commander des demis au "café des arts". D'ailleurs, le samedi, c'est musique "techno": il faut bien faire plaisir aux clients... Tous les clients du samedi sont des habitués, à la négligence soignée. Ils suivent cette mode si répandue de ceux qui décrient les modes. Les soirées s'enchaînent au rythme anachronique d'un petit bourg égaré. Le patron n'a plus de nom, il y a longtemps qu'on ne l'appelle plus que "patron" ou "chef". Les vieux l'appellent Jo, mais ça ne compte pas. Jo et sa femme habitent au-dessus, un trois-pièces au papier peint jauni, hérité de la mère de Jo, comme le troquet. Dans le salon, la femme de Jo a accroché ses tableaux. Elle a voulu un jour être artiste; une passade de jeunesse qui lui laisse un goût amer dans la bouche quand elle s'assoit le soir pour broder une fleur sur quelque mouchoir oublié de son mari. Au fond de la cuisine cohabitent dédaigneusement la cocotte en fonte de grand-mère et le rutilant (car inutilisé) four à micro-ondes offert par les enfants à Noël dernier. C'est là qu'à midi vient déjeuner Jo; de la charcuterie et du vin en général. La fenêtre donne sur le jardin, que tout le matin Jo a arpenté scrupuleusement, observant chaque pousse verdâtre avec méthode et application. […] |
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