Pour écrire à Scribouille :

Elle était assise au fond et je ne crois pas lui avoir adressé plus de trois phrases polies avant que nous ayons quitté cet endroit. Déjà ses vêtements trop grands lui donnaient l'air ébouriffé d'un animal solitaire.


Ses cheveux étaient pourtant soigneusement relevés par une aiguille de bois brut et il eut sans doute mieux valu pour moi qu'il en fût toujours ainsi. Ces cheveux si sages, si disciplinés, se transformaient en un fouillis de flammes caressantes dès que se desserrait l'étreinte de leur inflexible gardienne. Quand le soudain réveil de ce fleuve souterrain gonflait le lit de ses éclats secrets, je laissais filer mes doigts lentement, emportés par l'ivresse. Des fils d'Ariane auxquels je m'agrippais pour ne pas me perdre un peu plus, et qui me trahissaient, naturellement.

Elle les tenait pour l'heure au creux de sa nuque blanche, roulés en boule, lovés autour de l'épingle brune.

Je l'ai regardée, intrigué. Un coup d' oeil distrait en avalant ma dernière bouchée de kangourou. Rien ne pouvait me porter à l'examiner davantage et je ne l'aurais sans doute pas fait sans la curiosité qu'avait éveillé en moi son étrange capacité à tisser d'un seul geste un voile invisible, distillant alentour une douceur hypnotique et fraîche, apaisante.

Elle s'est levée un instant, je ne sais plus pourquoi. Elle m'a fait l'effet d'un jeune peuplier, frêle et ployant sous l'effet de la brise.

J'ai continué mon repas. Le goût de la chair tendre m'était déjà plus agréable et je mâchais longuement chaque morceau comme pour en extraire le jus. J'avalais distraitement une bière aigre pour ramollir mon pain trop sec.

J'aurais du lever les yeux sur elle. Au lieu de ça je me suis mis à l'imaginer, la dessiner, lui inventer des contours. J'étais perdu : elle commençait à exister…

Ce fut bien là l'origine de tout.


A la fin de la soirée, nous avions sous un prétexte quelconque échangé nos numéros de téléphone. Elle m'avait écrit le sien sur un ticket de métro usagé. Comme toujours je l'ai perdu, ou plutôt je l'ai laissé se perdre, faute d'y prêter attention. Un ticket de métro vite balayé par la profusion de mes passions, de mes projets.

Il ne pesait pas bien lourd.

J'avais arrêté mon travail et cherché comment tuer l'ennui qui me prenait à la nuque dès que vibrait mon réveil matin.

Je me levais pourtant tous les jours, sans conviction. Une de ces périodes charnières où l'on cherche un nouveau jeu pour continuer son chemin.


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